Une amie m’a posé la question sans détour, en regardant mes maquettes étalées sur la table : « et ça peut te rapporter quelque chose, ce truc ? » J’ai répondu quelque chose de vague, du genre « on verra ». Ce qui, en langage courant, signifie que je n’avais pas encore fait le calcul. C’est ce soir-là que la question de gagner de l’argent avec un snail mail club a cessé d’être théorique pour moi.
Je l’ai fait le soir même. Et j’ai découvert deux choses désagréables, puis une troisième nettement plus intéressante.
La première : à très petite échelle, un club de courrier ne rapporte rien. La deuxième : le seuil à partir duquel ça change est plus haut qu’on ne l’imagine. La troisième, celle qui m’a fait continuer : la structure de coûts d’un projet de courrier est beaucoup plus saine que celle de la plupart des activités créatives, à condition d’avoir compris comment elle fonctionne.
Alors oui, on peut gagner de l’argent avec un snail mail club. Mais pas de la façon dont on l’imagine, et pas au rythme dont on rêve. Voici les mécaniques réelles, écrites avant mon lancement, sans chiffres inventés et sans promesse que je ne pourrais pas tenir.
Peut-on gagner de l’argent avec un snail mail club ?
La réponse courte est oui, mais pas de la façon dont on l’imagine et pas au rythme dont on rêve. Ce qui suit est la mécanique réelle, écrite avant mon lancement, sans chiffres inventés.
La seule équation qui compte
Tout tient dans une soustraction que beaucoup de gens font trop tard : le prix payé par l’abonné, moins le coût complet d’un exemplaire.
Ce coût complet comprend le papier, l’impression, ce qu’on glisse dans l’enveloppe, l’enveloppe elle-même, l’affranchissement, la commission de paiement et une marge pour la casse. C’est ce qui reste après cette soustraction, multiplié par le nombre d’abonnés, qui constitue le revenu réel du projet.
Le piège classique consiste à regarder le chiffre d’affaires. Cinquante abonnés, cela paraît beaucoup. Mais si la marge unitaire est très faible, cinquante abonnés ne produisent presque rien, tout en demandant cinquante enveloppes à préparer chaque mois.
C’est la première leçon, et elle est brutale : dans le courrier, le nombre d’abonnés ne veut rien dire tant qu’on ne connaît pas sa marge unitaire. J’ai détaillé le calcul poste par poste dans ma grille de coûts.
Pourquoi le début est structurellement difficile
Il y a une asymétrie qu’il faut connaître avant de se lancer, parce qu’elle explique la plupart des abandons.
Le travail créatif d’une édition est un coût fixe. Choisir le thème, écrire la Lettre, chercher la Découverte, concevoir la Trace, faire la mise en page : tout cela prend exactement le même temps pour dix abonnés que pour cinq cents.
Le travail de production, lui, est variable. Plier, assembler, adresser, affranchir : cela augmente avec le nombre.
Conséquence : au démarrage, on fournit l’intégralité du travail créatif pour un revenu minuscule. C’est la phase la plus ingrate, et c’est celle où presque tout le monde s’arrête. Non pas parce que le modèle est mauvais, mais parce qu’on ne l’avait pas anticipée.
La bonne nouvelle est l’exact symétrique. Chaque nouvel abonné coûte peu en travail créatif, donc la rentabilité s’améliore rapidement une fois passé le point d’équilibre. Contrairement à une activité de service, on n’a pas besoin de travailler deux fois plus pour gagner deux fois plus.
Le seuil de rentabilité, et comment le calculer
Plutôt que de viser un nombre d’abonnés au hasard, voici la méthode que j’utilise.
- Calculer la marge par abonné et par mois, tous frais déduits, commission de paiement comprise.
- Additionner les charges fixes mensuelles : hébergement, boutique, outils, éventuel stockage.
- Diviser les charges fixes par la marge unitaire. Le résultat donne le nombre d’abonnés nécessaire pour simplement couvrir les frais.
- Ajouter ce qu’on veut se verser, divisé par la même marge unitaire, pour obtenir le nombre d’abonnés correspondant à un revenu réel.
Ce petit calcul est déprimant la première fois et extrêmement utile ensuite. Il montre notamment qu’augmenter légèrement sa marge unitaire a bien plus d’effet que gagner quelques abonnés. Cinquante centimes de marge en plus sur chaque envoi changent le seuil de manière spectaculaire.
C’est pour cette raison que la question du prix mérite d’être posée sérieusement, et le plus tôt possible. J’ai raconté comment j’ai fixé le mien dans cet article sur le prix d’un abonnement.
Les trois leviers qui existent vraiment
Une fois le modèle compris, il n’y a que trois manières d’améliorer les choses. Toutes les autres sont des variantes.
Le premier levier est le poids. C’est le plus efficace et le moins visible. Chaque gramme économisé sur une édition se répercute sur chaque envoi, chaque mois, pour chaque abonné. Une édition allégée intelligemment, sans perdre en qualité perçue, améliore la marge de façon permanente.
Le deuxième levier est le paiement annuel. Il réduit la part des commissions de transaction, stabilise la trésorerie, permet d’acheter le papier en plus grande quantité et diminue mécaniquement le nombre de résiliations en cours d’année.
Le troisième levier est la rétention. C’est le plus important et le plus souvent négligé. Garder un abonné coûte infiniment moins cher que d’en trouver un nouveau. Un club qui perd chaque mois autant d’abonnés qu’il en gagne travaille énormément pour rester au même endroit.
Ce qui fait rester les gens, d’après tout ce que j’observe : la régularité des envois, une structure reconnaissable d’une édition à l’autre, et le sentiment qu’il y a quelqu’un derrière. Rien de tout cela ne s’achète en publicité.
Les revenus complémentaires, et leurs pièges
Beaucoup de projets de courrier ajoutent d’autres sources de revenus. Certaines fonctionnent bien, d’autres abîment le cœur du projet.
- La vente d’éditions à l’unité. Simple, cohérente, elle permet d’écouler les exemplaires supplémentaires et de faire découvrir le club. C’est probablement le complément le plus naturel.
- Les abonnements offerts. Une vraie source de croissance, surtout en fin d’année, avec une durée fixe qui protège la personne qui reçoit.
- La papeterie ou les tirages. Cohérent avec l’univers, mais cela implique du stock, donc de la trésorerie immobilisée et un vrai travail logistique.
- Les ateliers ou les formats numériques. Bonne marge, mais une activité différente, avec ses propres exigences de temps.
- Les partenariats et les insertions publicitaires. C’est là que je serais la plus prudente. Glisser un flyer commercial dans une enveloppe personnelle casse précisément ce qui fait la valeur du courrier.
Ce que je ne promets pas
Je préfère l’écrire noir sur blanc, parce que je vois passer beaucoup de contenus qui laissent croire l’inverse.
Un club de courrier n’est pas un revenu passif. Il faut écrire chaque mois, produire chaque mois, poster chaque mois. Il n’y a pas de version automatisée : le jour où l’on arrête d’écrire, il n’y a plus rien à envoyer.
Ce n’est pas non plus une activité qui décolle vite. Le bouche-à-oreille est puissant mais lent, et la nature même du produit, qui existe hors ligne, le rend peu viral.
Enfin, la croissance a une contrepartie physique. Doubler ses abonnés, c’est doubler les enveloppes à préparer. Au-delà d’un certain volume, il faut se faire aider ou changer de méthode de production. C’est un beau problème, mais c’est un problème.
Pourquoi je continue quand même
Parce que la structure de coûts est saine, et c’est rare pour un projet créatif.
Il n’y a pas de stock important à financer avant les ventes. Pas de local. Pas de matériel coûteux. On peut commencer petit, ajuster, et grandir sans dette. Les revenus sont récurrents, donc prévisibles, ce qui permet d’acheter et de planifier sereinement.
Et surtout, le produit s’améliore avec le temps sans coûter plus cher. Une édition mieux écrite ne coûte pas un centime de plus qu’une édition médiocre. C’est ce qui rend ce modèle intéressant sur la durée, à condition d’avoir la patience de traverser les premiers mois.
Les trois scénarios que j’ai écrits avant de me lancer
Plutôt qu’un prévisionnel unique, forcément faux, j’ai préféré écrire trois hypothèses. Cela ne prédit rien, mais cela dit ce que chaque situation impliquerait concrètement.
Le petit club. Quelques dizaines d’abonnés. Le projet couvre ses frais matériels, ne paie pas le temps de travail, et reste une activité menée en parallèle d’autre chose. La production tient en une soirée par mois. C’est le scénario le plus probable la première année, et il n’a rien d’un échec : c’est un atelier qui s’autofinance.
Le club intermédiaire. Assez d’abonnés pour dégager un revenu réel, encore modeste. La production commence à peser physiquement, et il faut structurer : préparer par lots, réserver des créneaux fixes, éventuellement se faire aider pour l’assemblage. C’est là que les décisions de format prises au début se paient ou se rentabilisent.
Le club installé. Le revenu devient significatif, mais le travail change de nature : logistique, gestion, sous-traitance de l’impression, peut-être des envois groupés. Le risque, à ce stade, est de perdre ce qui faisait la valeur du projet, à savoir la voix personnelle et le soin apporté à chaque enveloppe.
Écrire ces trois scénarios m’a fait comprendre une chose utile : ce n’est pas le même métier selon la taille. Grandir n’est pas seulement gagner plus, c’est accepter de faire autre chose.
Ce que je surveillerai après le lancement
Je préfère décider maintenant ce que je regarderai, avant que l’émotion des premiers mois ne brouille le jugement.
- La marge par abonné, recalculée à chaque édition. C’est le seul chiffre qui dit si le modèle tient, et il bouge dès qu’un élément du contenu change.
- Le taux de renouvellement. Combien de personnes sont encore là au troisième mois, au sixième, au douzième. C’est l’indicateur de qualité le plus honnête qui existe : on ne peut pas le maquiller.
- La part des abonnements annuels. Elle indique le niveau de confiance et améliore mécaniquement la trésorerie.
- Le temps réel passé par édition. Chronométré, pas estimé. C’est ce qui permet de savoir si le rythme mensuel est tenable dans la durée.
- Le nombre d’incidents d’expédition. Envois perdus, retours, changements d’adresse. Au-delà d’un certain seuil, ce n’est plus de la malchance, c’est un problème de format ou de saisie.
Pourquoi je publie ces chiffres, ou plutôt cette méthode
Il y a une raison égoïste et une raison honnête.
La raison égoïste : écrire ce genre d’article m’oblige à faire les calculs pour de vrai. Tant que ça reste dans ma tête, je peux entretenir un flou confortable sur ce que le projet coûte et rapporte. Une fois écrit, le flou n’est plus possible.
La raison honnête : quand j’ai cherché ces informations, je ne les ai trouvées nulle part. Beaucoup de contenus expliquent comment créer un club de courrier, presque aucun ne dit ce que ça coûte, combien de temps ça prend et à partir de quand ça peut rapporter quelque chose. On trouve des récits une fois que ça marche, jamais pendant la phase où l’on doute.
Alors j’écris pendant. Avec ce que ça implique d’incertitude, et sans chiffres inventés pour faire joli. Quand j’aurai des données réelles, je les publierai, y compris si elles sont décevantes.
Ce que ça vaut, au-delà de l’argent
Il faut aussi dire la partie qui n’entre pas dans le tableur, sans quoi le calcul est faux dans l’autre sens.
Un club de courrier construit quelque chose qui ne se mesure pas en marge : une pratique d’écriture régulière, une attention aux saisons, une relation avec des gens qui lisent vraiment ce qu’on écrit. Ce sont des choses que je n’aurais pas obtenues en gardant l’idée dans un carnet.
Cela ne remplace pas un revenu, et je me méfie du discours qui transforme la passion en excuse pour ne pas se payer. Mais quand on compare ce projet à d’autres façons d’occuper le même temps, le calcul complet inclut ce que l’on devient en le faisant.
C’est probablement la vraie réponse à la question de départ, et c’est celle que je garderais si je ne devais en garder qu’une.
Le piège de la croissance rapide
On imagine toujours la croissance comme une bonne nouvelle sans contrepartie. Dans le courrier, elle a une réalité physique immédiate.
Doubler le nombre d’abonnés, c’est doubler les enveloppes à préparer, les adresses à écrire, les exemplaires à imprimer, le poids à porter jusqu’au bureau de poste. Contrairement à un produit numérique, rien de tout cela ne se duplique gratuitement.
Le risque, ce n’est pas d’être débordée une fois : c’est de dégrader ce qui faisait la valeur du projet pour absorber le volume. Supprimer l’adresse manuscrite. Réduire le contenu. Écrire la Lettre plus vite. Ce sont exactement les compromis qui font partir les abonnés six mois plus tard, sans qu’ils sachent toujours dire pourquoi.
Ce que je compte faire à la place, si le cas se présente : plafonner temporairement les inscriptions plutôt que de rogner sur le contenu, et me faire aider sur l’assemblage, qui est la seule partie réellement délégable. La partie éditoriale, elle, ne peut pas l’être, sinon le projet devient autre chose.
Les questions à se poser avant de transformer un projet en activité
Avant même les calculs, il y a quelques questions qui déterminent si le passage à une activité déclarée a du sens pour vous.
- Est-ce que je veux vraiment en vivre, ou est-ce que je veux que ça s’autofinance ? Les deux objectifs sont légitimes et n’impliquent pas du tout la même échelle, ni la même charge mensuelle.
- Est-ce que je suis prête à écrire tous les mois, y compris les mois difficiles ? C’est la contrainte la plus lourde du modèle, et la seule qui ne disparaît jamais.
- Est-ce que j’accepte la partie non créative ? Facturation, adresses, retours, messages. Elle représente une part réelle du temps.
- Est-ce que j’ai la place physique ? Papier, enveloppes, exemplaires en attente. C’est une contrainte concrète qu’aucun tableur ne montre.
- Qu’est-ce qui se passe si ça marche mieux que prévu ? Mieux vaut y avoir réfléchi avant d’avoir cent enveloppes à préparer un dimanche soir.
Répondre honnêtement à ces cinq questions m’a autant servi que le prévisionnel. Un modèle économique viable sur le papier ne vaut rien si la charge mensuelle est intenable dans la vraie vie.
Questions fréquentes
Combien d’abonnés faut-il pour vivre d’un snail mail club ?
Cela dépend entièrement de votre marge unitaire, pas du nombre lui-même. Deux clubs avec le même nombre d’abonnés peuvent avoir des revenus radicalement différents. Calculez votre marge d’abord, le nombre s’en déduit.
Faut-il déclarer une activité pour vendre des abonnements ?
Oui. Dès que l’on encaisse régulièrement de l’argent, un cadre déclaré est nécessaire. Les démarches sont simples en France pour une petite activité, et elles doivent être faites avant les premières ventes.
Vaut-il mieux un prix bas avec beaucoup d’abonnés ou l’inverse ?
Dans le courrier, le prix bas est dangereux : chaque abonné supplémentaire coûte du papier, une enveloppe, un timbre et du temps de préparation. Contrairement au numérique, le volume ne rend pas le coût unitaire négligeable.
Au bout de combien de temps un club devient-il rentable ?
Cela dépend du rythme d’acquisition et de la rétention. La bonne question n’est pas « quand », mais « à partir de combien d’abonnés », parce que c’est le seul élément que l’on maîtrise vraiment.
Peut-on faire un club de courrier à côté d’un travail salarié ?
Oui, et c’est même la façon la plus raisonnable de commencer. Le point de vigilance est la charge mensuelle incompressible : chaque mois, il faut écrire, produire et poster, quoi qu’il arrive dans le reste de la vie.
Ce que j’ai répondu, finalement
À mon amie, aujourd’hui, je répondrais ceci : oui, ça peut rapporter quelque chose, à condition de considérer les premiers mois comme un investissement en temps et de savoir exactement combien coûte chaque enveloppe qui part.
Ce que j’ai compris en faisant ces calculs, c’est qu’un club de courrier ne se construit pas comme une boutique. Il se construit comme une relation : lentement, avec de la régularité, et en donnant aux gens une bonne raison de rester.
C’est exactement ce que j’essaie de faire avec Racine : chaque mois, une édition construite autour de la saison que nous traversons, avec la Lettre, le Geste, la Découverte, la Saison et la Trace. Cinq rendez-vous qui reviennent, une enveloppe qui arrive, et rien qui ne soit là par hasard.
Je publierai mes chiffres réels quand j’en aurai. En attendant, tout ce que j’apprends en construisant le club est rassemblé dans mon guide sur le lancement d’un snail mail club. Et si vous préférez recevoir le courrier plutôt que le fabriquer, le club vous attend ici.